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Évolution du Tourisme Durable au Maroc : De l’Apogée à la Stagnation

📖 Temps de lecture : 11 minutes

D’une décennie de pilotage institutionnel actif à sept ans de flottement, avant un retour annoncé en 2027

Le tourisme durable a occupé le devant de la scène marocaine pendant plus d’une décennie, porté avec constance par le ministère du Tourisme dans le sillage de la Vision 2020. Puis, sans annonce officielle ni rupture spectaculaire, le sujet a semblé glisser hors des priorités affichées. Plutôt que de me demander qui, je préfère me demander pourquoi : qu’est-ce qui explique ce flottement d’environ sept ans, et que nous apprend-il sur la façon dont notre secteur hiérarchise ses priorités ? J’ai vécu cette décennie 2006-2017 de l’intérieur, d’abord comme président de la FNAVM, puis du Club RMA à Marrakech, avant de rejoindre la CNT en 2012, et j’ai voulu vérifier mon impression par les faits plutôt que par le seul ressenti. Le résultat, enrichi de mes propres archives, est plus instructif que je ne l’imaginais.

2006-2017 : une décennie de construction institutionnelle réelle

Il faut d’abord reconnaître ce qui a été bâti. Dès janvier 2006, le Maroc adopte sa Charte marocaine du tourisme responsable, signée par plus de soixante villes, puis la refond en janvier 2016 autour de quatre axes engageant l’ensemble des parties prenantes. Le ministère du Tourisme lance dès 2008 les Trophées Maroc du Tourisme Durable, une compétition annuelle qui deviendra, au fil de ses éditions, un rendez-vous structurant : dématérialisation complète des candidatures en 2016, extension à cinq catégories, jury élargi à onze institutions et associations. En marge de la COP22 tenue à Marrakech en 2016, le Royaume fait adopter la Charte africaine du tourisme durable par vingt-cinq pays, un rayonnement continental qui n’est pas anodin. L’année 2017 marque un point culminant : l’Assemblée générale des Nations unies la décrète Année internationale du tourisme durable pour le développement, et le Maroc en devient le parrain officiel auprès de l’Organisation mondiale du tourisme.

Cette dynamique portait un nom identifiable au sein du ministère, dont la Secrétaire générale de l’époque en a été la cheville ouvrière institutionnelle pendant plus d’une décennie, avant de quitter ses fonctions en 2017. Je ne cherche pas ici à évaluer un parcours personnel, mais à comprendre ce qui, structurellement, s’est passé une fois ce cycle refermé.

2011 : ce que je constatais déjà sur le terrain

Je veux ici verser une pièce à mon propre dossier, tirée de mes archives personnelles. En mai 2011, je participais, au nom du Club RMA, à un focus group organisé par le ministère du Tourisme dans le cadre des concertations sur le volet développement durable de la Vision 2020, que je qualifiais alors de « 5ème élément » de la stratégie. Ce que j’écrivais à l’époque mérite d’être relu aujourd’hui : à la question de savoir comment nous définissions le tourisme durable, nous étions unanimes à considérer qu’il s’agissait du grand oublié de la Vision 2010, malgré la création dès septembre 2006 du Comité Marocain du Tourisme Responsable, dont j’étais membre fondateur es qualité. Ce comité avait pourtant élaboré une charte, un guide du touriste responsable et un label dédié, la Clef Verte, mais je constatais déjà que les unités hôtelières ayant réellement joué le jeu se comptaient sur les doigts d’une main.

Nous avions, lors de cette même séance, formulé des réserves très concrètes sur la surexploitation de l’eau, les raids sauvages de 4×4 qui abîmaient les dunes sans aucune restriction, la densification anarchique du quartier du Guéliz à Marrakech, la pollution des cyclomoteurs dans la médina, et proposé de redonner leur place aux calèches, dont le nombre stagnait alors à 230 équipages depuis 1935. Nous avions aussi demandé une défiscalisation ciblée pour les acteurs ruraux (muletiers, agriculteurs fournissant les tables d’hôtes), des centres de formation dédiés, et l’intégration du tourisme durable dans les programmes scolaires. Je précisais déjà, en conclusion de ce texte, qu’il ne s’agissait « nullement de faire dans le greenwashing, mais d’engager une dynamique volontariste ».

Je partage ce texte de 2011 non par nostalgie, mais parce qu’il relativise ma propre lecture d’une décennie 2006-2017 idéalisée. La vérité est plus nuancée : même à l’apogée institutionnelle de cette période, sur le terrain, les professionnels que nous étions constations déjà un écart important entre les chartes signées en grande pompe et leur adoption réelle par les acteurs économiques. Le flottement qui a suivi 2017 n’est peut-être donc pas une rupture nette avec un âge d’or disparu, mais plutôt l’aggravation d’une fragilité structurelle qui existait déjà, et qui n’avait jamais été totalement résolue avant que le sujet ne quitte le haut de l’agenda ministériel.

2018-2025 : le grand flottement, documenté par les faits

Le signal le plus révélateur vient d’une source qu’on ne peut pas soupçonner de règlement de comptes : le Conseil économique, social et environnemental. Dans un avis publié en 2022, soit cinq à six ans après la refonte de 2016, le CESE recommande encore l’« opérationnalisation » de la charte marocaine du tourisme durable. Un organisme consultatif officiel qui réclame la mise en œuvre effective d’un texte déjà signé constitue, en creux, un aveu implicite que le chantier a stagné entre son adoption sur le papier et son application sur le terrain.

Je n’ai par ailleurs trouvé aucune trace d’une édition récente des Trophées Maroc du Tourisme Durable après la fin des années 2010, alors que la compétition se tenait annuellement et sans interruption depuis 2008. Dans le même temps, j’ai repéré l’émergence de nouveaux « Trophées Horizons », portés cette fois par une association française, les Acteurs du Tourisme Durable, et non plus par le ministère. Ce basculement d’une initiative publique vers une initiative associative est, à mes yeux, le symptôme le plus clair d’un désengagement institutionnel plutôt que d’un abandon pur et simple du sujet par la société civile elle-même.

Deux labels, deux trajectoires : ce que révèle la comparaison

L’élément le plus parlant de mon enquête tient dans la comparaison de deux écolabels pourtant gérés par la même institution, la Fondation Mohammed VI pour la Protection de l’Environnement. Le Pavillon Bleu, qui distingue les plages et ports respectueux de l’environnement, n’a cessé de progresser : 27 sites en 2024, 28 plages plus un lac et quatre ports en 2025, soit 33 sites au total, hissant le Maroc au 21e rang mondial sur 50 pays et à la première place parmi les pays arabes. Quarante-cinq plages ont même candidaté pour cette seule édition 2025, preuve d’un appétit réel des collectivités locales.

Le label Clef Verte, qui distingue cette fois les hébergements touristiques, raconte une tout autre histoire. Introduit en 2007, il comptait 60 établissements labellisés en 2011, 80 en 2016, puis 125 en 2019, sans que je retrouve de chiffre plus récent et significativement supérieur depuis. À titre de comparaison, la France est passée sur la même période de 1 665 établissements labellisés en 2024 à 2 428 en 2025, soit une hausse de 45 % en une seule année. Le contraste est saisissant : le volet « plages et espaces naturels », porté par les collectivités locales et une fondation royale très active, a continué d’avancer, tandis que le volet « hébergement touristique », qui suppose une mobilisation beaucoup plus étroite du ministère du Tourisme et de la filière hôtelière elle-même, semble être resté figé au niveau atteint vers 2019.

Pourquoi ce chantier a-t-il glissé au second plan ?

Je vois trois explications qui se cumulent plutôt qu’elles ne s’excluent. La première est un changement de logiciel stratégique : la feuille de route 2023-2026, comme l’a résumé la ministre du Tourisme elle-même, a été construite autour de l’aérien, des infrastructures et du capital humain, trois leviers directement liés au volume de touristes accueillis, plutôt qu’autour d’indicateurs qualitatifs de durabilité. Quand l’objectif central devient d’atteindre 17,5, puis 20, puis 26 millions de touristes, la tentation est grande de reléguer au second plan tout ce qui ne se traduit pas immédiatement en arrivées supplémentaires.

La deuxième explication est conjoncturelle : la crise Covid, entre 2020 et 2022, a mécaniquement transformé la survie du secteur en urgence absolue, reléguant les chantiers de fond, aussi légitimes soient-ils, derrière les plans de sauvetage et de relance. La troisième est plus structurelle encore : contrairement au Pavillon Bleu, qui repose sur une gouvernance stable portée par une fondation dotée de ses propres moyens et de son propre calendrier, la dynamique de 2006-2017 reposait largement sur l’impulsion d’une administration centrale du tourisme elle-même engagée dans d’autres priorités après 2017, sans qu’un relais institutionnel équivalent ne prenne durablement le témoin.

Ce qui donne des raisons d’espérer pour 2027-2030

Le sujet n’a cependant pas totalement disparu des radars, et il serait injuste de le prétendre. La part des touristes venus spécifiquement pour un séjour durable est passée de 5 % en 2019 à 10 % en 2024, une progression réelle même si elle reste minoritaire. Le programme Go Siyaha – Croissance Verte cible l’efficacité énergétique et la gestion de l’eau des établissements, le programme Villages Touristiques valorise seize destinations rurales, et le réaménagement du Parc national d’Ifrane, doté de plus de 730 millions de dirhams, illustre un début de réconciliation entre attractivité et respect de l’environnement.

Le signal le plus net reste toutefois à venir : la ministre du Tourisme a annoncé qu’une nouvelle stratégie 2027-2030 sera présentée en octobre, structurée autour de trois priorités explicites, l’excellence opérationnelle, l’équité territoriale et la durabilité. Le simple fait de devoir réintroduire la durabilité comme un pilier à part entière, près de dix ans après le sommet de 2017, confirme, mieux que toute polémique, qu’elle avait bel et bien perdu ce statut entre-temps.

Ce que j’attends de cette relance annoncée

Voici les points sur lesquels je jugerai la sincérité de ce retour du tourisme durable à l’agenda :

1. Publier des objectifs chiffrés et datés pour le label Clef Verte, à l’image de ceux fixés pour les nuitées ou les emplois, plutôt que de laisser ce volet hôtelier stagner pendant que celui des plages continue de progresser.

2. Relancer une compétition nationale de type Trophées du Tourisme Durable directement pilotée ou officiellement adossée par le ministère, en s’appuyant sur les initiatives associatives existantes plutôt qu’en les laissant combler seules ce vide institutionnel.

3. Faire de l’opérationnalisation de la charte marocaine du tourisme durable, réclamée par le CESE dès 2022, un engagement daté et vérifiable de la stratégie 2027-2030, avec un bilan public à mi-parcours.

4. Découpler, dans les prochains rapports du secteur, les indicateurs de durabilité de la seule filière balnéaire pour leur donner une visibilité propre, à l’image de ce que fait déjà le Pavillon Bleu.

5. Profiter du Mondial 2030 pour ancrer durablement ces standards plutôt que de les traiter comme un supplément d’image ponctuel, dans la continuité de ce que j’évoquais dans ma tribune sur la CAN 2025 et le Mondial 2030. Je continuerai à suivre de près l’annonce de la stratégie 2027-2030 et je partagerai mon analyse dès qu’elle sera dévoilée.

Et vous, avez-vous perçu, dans votre pratique professionnelle ou vos voyages, ce flottement du tourisme durable marocain depuis quelques années ? Je serais heureux de lire votre expérience en commentaire.

Fouzi ZEMRANI
Fouzi ZEMRANI
Voyagiste militant de la première heure.Past Président de la FNAVM et Past VPG de la CNT. Blogueur passionné depuis 2010. Décoré du WISSAM du Mérite National 1ere Catégorie le 30/07/2019.
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3 Commentaires

  1. Merci Fouzi encore pour cette ALERTE, ce post qui relance des questionnements.

    Le TOURISME DURABLE n’est plus une mode, les voyageurs recherchent un véritable dépaysement sur tous les plans, les goûts réels des fruits des légumes comme celui de la pastilla, les couleurs de nos régions, les sourires et la joie d’un accueil sincère (sans l’IA).
    Ce que tu attends de cette relance annoncée par le Ministère du Tourisme ?
    Je confirme les points évoqués très importants et je me permets de les commenter :

    1 – LABEL CLEF VERTE : initié par le biais de la Fondation Mohamed VI.
    Durant plusieurs années pour notre maison d’hôtes Dar Daïf à Ouarzazate, nous avons pu bénéficier de ce label, qui nous a aidé à booster cette « Orientation Verte » que nous avions déjà, et qui n’était pas formalisée. C’est le Ministère du Tourisme qui avait remarqué nos démarches et qui nous avaient encouragé à rejoindre la démarche Clef Verte qu’ils initiaient au Maroc. Je les remercie encore vivement.
    De nombreuses auberges, maisons d’hôtes, petits et grands hôtels, écolodges, ont pu bénéficier de la dynamique de ce LABEL pour s’engager et mettre en place les nombreux points indispensables pour être éligibles, ce qui a donné une valeur ajoutée à nos établissements et commencé à « marquer » le Tourisme Marocain, à faire progresser avec conscience le Tourisme Responsable.
    Malheureusement la représentation de la Clef Verte s’est arrêtée au Maroc, la Fondation justifiant des frais importants pour la gestion de ce Label. J’avais suggéré que les opérateurs, nous puissions prendre à notre charge une part financière de ces frais. Il n’y a pas eu de suite.
    J’ai ensuite contacté la Clef Verte en France, des prix exorbitants pour une certification d’un seul établissement.
    Par le biais de Go-Siyaha j’ai essayé en 2026 d’intéresser plusieurs cabinets, et je n’ai pas trouvé d’écho.
    Je suis convaincu que si la représentation Clef Verte reprenait au Maroc par un autre biais, ou relancé par le Ministère du Tourisme, les établissements seraient nombreux à tenter l’expérience et la reconnaissance de cette démarche.
    Au Ministère du Tourisme et aux professionnels de relancer ce magnifique projet, nous seront tous gagnant.
    A l’heure de l’IA ChatGpt cette démarche sera immédiatement remarquée.

    2 – TROPHÉES TOURISME RESPONSABLE – DURABLE :
    C’est aussi une reconnaissance importante dont nous avons bénéficié plusieurs fois, et qui nous a accompagné dans notre démarche éco-responsable.
    Je valide aussi la pertinence et l’importance. C’est l’occasion ensuite de pouvoir communiquer sur les établissements ayant reçu cette certification, et mettre en avant à l’international comme au niveau National des efforts effectués pour un tourisme Durable, engagé.

    3 – CHARTE MAROCAINE TOURISME DURABLE
    Oui l’État, le Ministère du Tourisme, les Professionnels doivent s’engager pour ouvrir cette voie.

    4 – OUVRIR LE SECTEUR DE TOURISME DURABLE SUR L’ENSEMBLE du TERRITOIRE.
    Ce qui permettrait aux régions, villes, village, stations, plages, vallées, territoires, secteurs, de rentrer en compétition pour monter le niveau National. Une mise en valeur des Parcs Nationaux existants, la création de nouveaux GéoParcs incluant des zones habitées et favorisant l’économie réfléchie, des zones de protection.

    5 – LE SECTEUR DU TOURISME DURABLE au MAROC pourrait devenir UNE MARQUE, comme au Costa Rica.
    Une implication de l’état, des régions, des communes, des professionnels, de la population principalement des zones dites « phares » doit-être réelle.
    L’opportunité de créer une véritable culture du RESPECT DE LA NATURE et du VIVANT.
    C’est une QUESTION de VOLONTÉ.
    La Maroc à déjà su le faire à l’époque de la COP 22, la consigne « ZÉRO MICA » à très bien fonctionner, même dans les zones reculées (je l’atteste), et puis les consignes se sont oubliées… Il nous manque la constance, le goût de ce que l’on fait.
    Je reste persuadé que cette éducation est possible, c’est une question de volonté à TOUS les NIVEAUX.
    Merci pour ton post Fouzi.

    PODCAST : j’adore les podcasts, en voiture le temps devient utile. J’ai une certaine allergie aux voix de l’IA, les intonations, les expressions sont les même, je ne les écoute pas. Entendre parler notre ami Fouzi, et la voie du maître qui vibre avec ses tripes serait magnifique !

    • Bonsoir Jean Pierre,
      En écrivant ce post, j’ai pensé a toi et a Dar Daif a Ouarzazate, au Club RMA que nous avions monté ensemble ainsi qu’à tous nos amis du tourisme de randonnée….

      • Merci Fouzi pour tes pensées,
        ton amitié sincère, tes partages et la joie qui t’habite.
        Oui ces années étaient très riches et dynamisantes, des racines qui sont là aujourd’hui, même si le groupe n’a pas continué, ce qui a été vécu l’a été pleinement !
        Je te souhaites de tout coeur pour toi et ta famille le mieux,
        A très bientôt
        Inchallah

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