Marrakech El Bahja

đź“– Temps de lecture : 6 minutes

L’appellation « El Bahja » en arabe fait automatiquement référence à la ville de Marrakech mais aussi à ses habitants, à leur mode de vie et enfin à leur état d’esprit dans la vie de tous les jours.

En français, il y a différentes propositions pour définir la BAHJA : on parle de joie, de plaisir, de beauté, de bonheur et en fait c’est tout cela à la fois. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un concept mais une réalité propre à Marrakech et aux Marrakchi(e)s.

Je vous invite à travers ce post de suivre un cheminement qui me semble assez explicite pour mieux comprendre ce qu’est la BAHJA. Je pense sincèrement que mon vécu et surtout  mon amour pour cette ville qui m’a vu naitre et grandir , me donnent suffisamment de légitimité pour en parler , en ayant toujours intact au fond de moi ce sentiment d’appartenance à cet état d’esprit qu’est la Bahja.

Je suis né au milieu du siècle dernier dans un quartier de la vielle médina (Rahba Lkdima) , dans une ruelle ( Derb Nkhal) habitée par un mélange de familles de toutes catégories sociales sans aucune distinction , avec sa mosquée, son école coranique, son four à pain , son hammam et sa souika attenante aux souks Semmarine. Il y avait là le boucher, le marchand de légumes et fruits, le poissonnier, l’épicier, le cordonnier, le tailleur, le couturier etc… et surtout les fabricants de soufflets ( Rouabzias). Ce quartier à donné des grandes personnalités marocaines qui ont compté et qui continuent à compter à ce jour. Par décence je n’en citerai aucun, mais je suis sûr qu’ils se reconnaitront tous.

Chaque quartier de la médina était organisé sur ce même schéma et avait chacun un artisanat dédié dont il était le spécialiste : Nejjarines, gassabines, dinandiers, haddadines,  dhabias etc… que l’on retrouvait en exposition dans les souks, toujours par corps de métiers avec une organisation dédiée et un amine pour chaque métier.

Il y avait un profond respect envers les artisans et envers les clients qui à la longue finissent toujours par se connaitre et quand ce n’est pas le cas, il y a toujours une relation pour recommander les uns aux autres.

Il arrivait souvent que les artisans, outre leur métiers de base , s’adonnent à des passions, tels que le chant, la musique, la médecine, la cuisine, le foot, tant et si bien que lorsqu’il y avait un événement dans une des familles, il n’était pas rare que se soit un ou plusieurs artisans qui y participent : fiançailles, mariage, naissance, circoncision, enterrement ou retour de pèlerinage à la Mecque.

Une spécificité de Marrakech, « Tarraguet » ou procession qui consiste à accompagner des cadeaux à l’occasion d’un événement, avec des musiciens et chanteurs suivant un itinéraire défini de manière à informer toute la population, sous l’œil ébahi des badauds qui se retrouvent suivre la procession jusqu’au lieu de l’événement et y participer ….

Après la prière du vendredi, les familles marrakchies avaient pour habitude de faire la Nzaha en famille ( dĂ©jeuner dans l’herbe) Ă  Bab Jdid , le jardin de la  Menara ou l’oliveraie de l’Agudal en y amenant leurs tanjias, cuisinĂ©es le matin et cuites Ă  la cendre dans le « fernatchi » du hammam du quartier, plateaux Ă  thĂ©, pain et petits gâteaux , puis Ă©talaient un ou plusieurs tapis et après avoir festoyĂ© et fait la sieste, prenaient leurs instruments ( tamtams et autres percussions) et se mettaient à  chanter et danser juste après  la prière du Asr et jusqu’à l’appel Ă  la prière du Maghreb, tout un rĂ©pertoire de chansons qui racontaient des scènes de la vie courante souvent teintĂ©es d’humour . Un rĂ©pertoire repris aujourd’hui par un groupe de jeunes Tkitikat Marrakech. A ne surtout pas confondre avec la Dakka Marrakchia qui se tient durant l’Achoura  et qui met en compĂ©tition les diffĂ©rents quartiers de la mĂ©dina pour un unique trophĂ©e disputĂ© annuellement. Cet art mĂ©rite un article Ă  lui tout seul et une place dans le patrimoine de l’humanitĂ©.

Le dimanche c’était le jour du foot avec une priorité pour l’équipe phare de la ville le KAWKAB qui était financé par les  bazaristes de Marrakech sous la houlette de Haj Driss Tebaa , grand mécène connu et reconnu de tous. Ce club  qui évoluait en première division fut plusieurs fois champion du Maroc et trois années de suite vainqueur de la coupe du Trône ( 63-64-65).

Le jour du match, le public se rendait en masse au stade du Harti pour encourager l’équipe avec toujours les instruments de musiques ( Taarija, Traïr , Tbal , Neffar, Krakech et Tarra) et tout un répertoire dédié aux joueurs locaux et à charge contre l’arbitre quand il semblait se tenir du coté de l’équipe adverse. Sans vulgarité et avec beaucoup de finesse, à tue tête il recevait le message du public sur l’air de « Alouette , gentille alouette…. » ( Ah larbite ah maskhoute al walidine ) et comme par enchantement, il redevenait neutre voire pro Kawkab….

Souvent une partie des supporters ne pouvaient accéder  au stade faute de moyens, ils restaient aux portes et encourageaient de l’extérieur ( Rien à voir avec les ultras du moment ) . Quinze minutes avant la fin du match( quart d’heure des Bétala) les portes s’ouvraient gratuitement et leur permettaient de donner de la voix à l’équipe dans les dernières minutes et faire basculer le score du match en cas de besoin. C’était légal, social et propre.

Toutes ces scènes de la vie quotidienne se déroulaient dans une ambiance de joie partagée avec une nonchalance feinte , souvent aidée par un accent et une gouaille qui n’existe nulle part ailleurs et qui créent cette alchimie dont jouit la ville de Marrakech depuis des siècles et qui la qualifie de BAHJA.

En résumé et pour finir, la Bahja n’est pas une attitude que l’on adopte, ce n’est pas non plus un comportement contrefait à l’aide de déguisements et d’inflexions pour se donner un genre mais quelque chose dont on a été biberonné depuis sa plus tendre enfance. On l’a ou on l’a pas.

Fouzi ZEMRANI
Fouzi ZEMRANI
Voyagiste militant de la première heure.Past Président de la FNAVM et Past VPG de la CNT. Blogueur passionné depuis 2010. Décoré du WISSAM du Mérite National 1ere Catégorie le 30/07/2019.
RELATED ARTICLES

9 Commentaires

  1. Merci Fouzi pour se beau reportage plein de sentiments qui nous ramène dans le temps avec une résonance pour nous qui sommes au Maroc. Continue ton style est tres agréable à lire. Baci della tua amica

  2. Voyage dans le temps … Le passĂ© ? Le futur ?
    La Bahja, comme tu le dis si bien, voisin, ne se feint pas, elle s’acquiert mais ne se perd pas. Une identitĂ©, presqu’une citoyennetĂ©.
    La preuve, Ă  moins d’une dĂ©cade près et Ă  quelques encablures de ma Houma, Derb Snane /El Mouassine, nous partageons tant !
    La Bahja, un don de Dieu, intemporel, empreint du juste sĂ©rieux comme de la juste fantaisie, qui mettent d’accord l’homme pressĂ© avec le badaud, la maĂ®tresse de maison avec la Guellassa, le Fquih avec l’instituteur, la calèche avec le vĂ©lo et le Marrakchi avec le reste des marocains.
    Les personas de la Bahja 4.0 seraient aujourd’hui un Belkass, un Hamid Ezzahir ou un Abdeljebbar Louzir, une Fatema Benmeziane ou encore une Fadila Benmoussa.
    Un label ne se décrète pas, il se vit. La Bahja en est la plus joyeuse expression.
    Et je suis personnellement reconnaissant Ă  toutes les forces qui s’unissent depuis quelques temps pour lui offrir sa portĂ©e patrimoniale lĂ©gitime et la projeter le plus loin, le plus longtemps possible.
    Marrakech est universelle.
    Merci Ă  toi Fouzi.
    Merci à ceux qui la chérissent.
    Merci Ă  ceux qui militent dans nos rangs pour l’Ă©dification de ce label, ils se reconnaĂ®tront.

    Jalal Alwidadi

  3. Lire ton article, c’est voyager dans un Marrakech qui sent bon l’authenticitĂ©, la joie de vivre et l’humanitĂ©.
    C’est aussi se perdre dans la nostalgie d’une Ă©poque malheureusement rĂ©volue, et je me suis surpris Ă  plusieurs reprises un sourire au coin des lèvres pendant ma lecture. Est-ce le signe que je ne suis plus aussi jeune que ça? Ou que j’ai moi aussi pu toucher de mes doigts d’enfant l’esprit Bahja?

    • Merci cher ami Fouzi. Tes blogs m’ont vraiment manquĂ©s depuis le temps. Celui ci me rappelle mon enfance. Et quoique je ne sois pas un vrai Marrakechi,ma mère l’Ă©tait. Et nous passions toutes les vacances d’Ă©tĂ©, Ă  45° Ă  l’ombre Ă  derb saleeh, pas loin de riad El Arouss et Arset Tihiri. J’adorais les coins que tu as citĂ©. Car j’allais chez mon oncle Ă  Souk Laghzel, au sein de Semarrine. Et toutes les occasions pour faire la fĂŞte, danser et rire. Voire, vivre la Bahjaa Ă©taient exploitĂ©es avec enchantement. Merci de m’avoir fait revivre ces moments. Et continues de nous Ă©tonner comme tu sais le faire. Bravo@

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

BLOGTROTTER Le Podcast

Les plus lus

Les derniers commentaires