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Incivisme au Maroc : arrêtons de blâmer les pauvres, le problème est aussi chez les nantis

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À quatre ans du Mondial 2030, un mal qui n’a ni classe sociale ni excuse

On appelle ça pudiquement de l’incivisme. Le mot est commode : il permet de désigner un comportement sans jamais nommer sa cause. Je préfère dire les choses autrement. Ce que je vois tous les jours dans nos rues, sur nos plages, dans nos parkings, ce n’est pas de l’incivisme abstrait : c’est un manque d’éducation, civique en particulier, doublé d’un individualisme qui frôle parfois l’égocentrisme pur et simple. Et contrairement à une idée reçue tenace, ce mal ne fait aucune distinction sociale. Il touche autant le quartier populaire que la villa avec piscine. À quatre ans d’un événement qui va braquer les projecteurs du monde entier sur nous, il est temps de le dire sans détour.

Ce que les chiffres confirment, enfin

Je ne suis pas seul à tirer cette sonnette d’alarme. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié un avis entièrement consacré au comportement civique dans les espaces publics, et les chiffres qu’il avance sont sans appel : 77 % des personnes interrogées citent la propreté et l’environnement parmi les comportements qui posent le plus problème dans l’espace public, et 74 % signalent l’agressivité, le harcèlement et les propos hostiles. Une autre enquête, menée par le Centre marocain pour la citoyenneté (CMC) auprès de plus d’un millier de répondants, place le harcèlement des gardiens de voitures et le jet d’ordures dans la rue en tête des pratiques qui dérangent le plus les Marocains dans leur propre pays.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est un autre chiffre, presque humiliant pour nos institutions : seuls 1,9 % des Marocains jugent l’action de l’État efficace en matière de civisme. On ne peut pas balayer ça d’un revers de main en accusant la fatalité ou la pauvreté. Ce chiffre dit une chose simple : nous savons collectivement qu’il y a un problème, et nous savons collectivement que rien de sérieux n’est fait pour le résoudre.

Non, ce n’est pas qu’une affaire de pauvres

C’est le point que je veux enfoncer, parce qu’il est trop souvent éludé. On aime, chez nous, associer l’incivisme à la précarité, comme si le manque de moyens expliquait le manque de savoir-vivre. Or les faits racontent une autre histoire. La sociologue Soumaya Naamane Guessous, qui a beaucoup travaillé sur ces questions, rappelle que le problème ne relève pas seulement d’un déficit de civisme mais d’une confusion entre liberté et absence de limites. Elle cite un exemple qui, je dois l’avouer, m’a mis particulièrement en colère en le lisant : des familles qui arrivent à la plage en voiture de luxe et repartent en abandonnant sur le sable bouteilles, sacs plastiques et restes de nourriture.

Voilà exactement ce que je veux dénoncer ici. Ce n’est pas une question de portefeuille, c’est une question d’éducation et de rapport à l’espace commun. Le riche qui salit sa plage n’a pas d’excuse économique, et il donne, à mes yeux, un bien plus mauvais exemple que le citoyen modeste : il a eu accès à l’école, souvent aux meilleures écoles, et il choisit quand même de considérer que l’espace public ne le concerne pas une fois qu’il a fini de s’en servir. C’est très exactement la définition de l’égocentrisme que j’évoquais en introduction : le monde s’arrête où commence mon confort personnel.

Et sur nos plages, un problème de cohérence

Sur les plages spécifiquement, sujet qui me touche par mon parcours professionnel, un avis du CESE relève que 37 % des répondants considèrent les sites naturels et les plages comme des espaces particulièrement touchés par l’incivisme. Le ministère de l’Intérieur a dû, en 2024, appeler les walis et gouverneurs à renforcer la sécurité et la propreté du littoral. Casablanca a depuis interdit la location de parasols, chaises et tables sur le sable. Mais comme le souligne le militant écologiste Saad Abid, ces règles varient d’une plage à l’autre sans aucune cohérence nationale : les tentes de fortune sont retirées ici, tolérées là, les « cocottes » interdites d’un côté et acceptées de l’autre. Sans harmonisation, chaque commune réinvente sa propre tolérance à l’incivisme.

Les stades : quand l’incivisme tourne à la violence

Je dois m’attarder sur un terrain où le problème ne se limite plus à un manque de savoir-vivre, mais bascule dans la violence pure : nos stades de football. Le pays a changé de braquet en la matière après la mort d’une spectatrice en marge d’un match entre le Raja de Casablanca et Al-Ahly du Caire, qui a conduit le gouvernement à adopter un décret créant des commissions locales de lutte contre la violence dans les enceintes sportives. Une étude présentée à Rabat fin 2024, portant sur la période 2019-2023, donne la mesure du phénomène : 686 mineurs ont été poursuivis pour des faits liés au hooliganisme, dont 113 placés en détention provisoire, soit près d’un tiers du nombre d’adultes concernés par des infractions comparables. Ces jeunes, âgés pour la plupart de 10 à 20 ans, sont majoritairement issus de milieux modestes et peu scolarisés, ce qui vient une nouvelle fois confirmer le lien direct entre déficit d’éducation et passage à l’acte.

Les formes que prend cette violence sont documentées avec précision : des comportements agressifs sans contact physique dans plus de la moitié des cas, des actes de vandalisme dans 21 % des cas, des affrontements entre groupes de supporters dans 15 % des cas, et des agressions contre les forces de l’ordre dans 9 % des cas. Ce n’est pas une abstraction statistique : en janvier 2025 encore, des supporters casablancais impliqués dans des heurts ont blessé un policier et vandalisé un véhicule de sécurité, avant l’interpellation de neuf suspects porteurs d’armes blanches, d’armes à feu et de pierres. Les spécialistes consultés sur le sujet sont unanimes sur un point : la seule réponse sécuritaire ne suffira jamais, il faut la combiner à un travail social de fond sur ces jeunes en quête de reconnaissance.

Les transports en commun : le civisme mis à l’épreuve du quotidien

L’autre scène qui me préoccupe, c’est celle, plus discrète mais tout aussi révélatrice, de nos transports en commun. À Casablanca, les autorités ont dû durcir le ton face à la multiplication des incivilités dans le réseau de tramway et de bus : dégradations volontaires de distributeurs automatiques de titres de transport, revente illégale de tickets, agressions contre le personnel. Depuis 2024, plus d’une trentaine d’interpellations ont été enregistrées, avec des condamnations qui se veulent désormais dissuasives, comme ces six mois de prison ferme infligés à un adulte pour dégradation d’un distributeur, ou ces 15 000 dirhams de dédommagement réclamés à un mineur pour les mêmes faits.

Mais l’incivisme dans les transports, c’est aussi, et peut-être surtout, une accumulation de petites entorses jamais sanctionnées : les deux-roues et les taxis collectifs qui empruntent allègrement les couloirs de busway réservés, les files d’attente ignorées, les usagers qui montent avant que les autres ne soient descendus. Ce sont exactement ces petites transgressions quotidiennes, tolérées faute de contrôle, qui finissent par installer l’idée que les règles communes sont négociables. Les spécialistes de la propreté urbaine parlent à ce sujet de la théorie de la vitre brisée : plus un espace donne l’impression d’être déjà dégradé ou mal tenu, plus les usagers suivants se sentent autorisés à faire de même. C’est très exactement le mécanisme qui, selon moi, alimente aussi bien le tag sur un abribus que le mégot jeté sur une plage immaculée.

Ce que d’autres pays nous apprennent, sans complexe

Je ne crois pas qu’il faille se comparer pour se flageller, mais regarder ailleurs aide parfois à mesurer ce qui est réellement possible. Le Japon en est l’exemple le plus frappant, popularisé une nouvelle fois lors de la Coupe du monde 2026 : après chaque match, les supporters japonais restent dans les tribunes, munis de sacs poubelle bleus assortis à leur maillot, pour ramasser méthodiquement tous les déchets avant de partir. Ce geste, loin d’être improvisé pour les caméras, puise sa source dans une pratique quotidienne appelée « souji » et dans un vieux proverbe qui dit qu’un oiseau qui s’envole ne doit pas laisser de trace derrière lui. Il trouve sa racine à l’école : au Japon, les élèves nettoient eux-mêmes leur salle de classe et leur établissement, du primaire jusqu’au lycée, non comme une corvée mais comme une activité éducative à part entière.

L’Europe du Nord offre un autre modèle, moins spectaculaire mais tout aussi instructif. La Suède est devenue la championne européenne du tri et de la valorisation des déchets, au point d’en importer d’autres pays pour alimenter ses filières de recyclage énergétique. Le Danemark, de son côté, affiche des niveaux de confiance sociale et de satisfaction de vie parmi les plus élevés d’Europe, très nettement supérieurs à ceux de la France par exemple. Ce climat de confiance n’est pas un hasard culturel : c’est le résultat d’une mentalité scandinave qui conjugue depuis longtemps liberté individuelle, sens du collectif et respect spontané des règles communes, cultivée dès le plus jeune âge. Dans aucun de ces pays, la propreté ou le respect d’autrui ne relève d’un miracle : ce sont des habitudes transmises, encouragées, et parfois tout simplement rendues plus faciles que la transgression.

L’éducation, la vraie racine du problème

Le CESE le formule avec une prudence diplomatique que je n’aurai pas ici : il constate que l’enseignement reste, malgré les réformes, largement centré sur la seule transmission des connaissances, l’ancrage des valeurs citoyennes nécessitant davantage d’activités pratiques et d’implication réelle des élèves dans la vie collective. Je le dis plus directement : nous avons investi, à raison, dans la réforme pédagogique de la lecture, des mathématiques et du français, avec des résultats d’ailleurs très encourageants pour les écoles pionnières. Mais la dimension civique de l’éducation est restée le parent pauvre de cette réforme. On apprend à nos enfants à compter et à lire, on ne leur apprend pas suffisamment à vivre ensemble, à respecter un espace qui n’appartient à personne et à tout le monde à la fois.

Le Conseil rappelle pourtant que la famille reste le premier lieu d’apprentissage des règles de vie en société, et l’école le lieu central de transmission des valeurs de citoyenneté, de tolérance et de solidarité. Si les deux maillons faiblissent en même temps, comme c’est visiblement le cas, le résultat ne peut être que celui que nous observons chaque jour dans nos rues.

Le message de SM le Roi Mohammed VI aux participants au colloque national sur « l’école et le comportement civique » prononcé le 23 mai 2007 à Rabat est éloquent en la matière, quelle est la lecture qui en été faite valeur aujourd’hui?

2030 : la vitrine qui ne pardonnera rien

Voici pourquoi ce sujet dépasse largement la seule question du bien-être des Marocains entre eux, aussi important soit-il. Le Maroc coorganise avec l’Espagne et le Portugal la Coupe du monde 2030, et mobilise à cet effet une enveloppe de 10 milliards de dirhams pour les infrastructures des villes hôtes, ainsi que près de 6 milliards de dirhams pour un projet de tri sélectif des déchets dans les six villes concernées. Ce sont des investissements considérables, et légitimes. Mais comme le rappelle très justement Rachid Essedik, président du Centre marocain pour la citoyenneté, le Mondial doit être envisagé comme un chantier structurant à long terme où la propreté, la signalétique, la lutte contre les arnaques et le harcèlement feront partie intégrante de l’expérience vécue par les visiteurs, et conditionneront l’image internationale du pays. Autrement dit : des stades flambant neufs ne suffiront pas si le comportement citoyen ne suit pas.

Le CESE va dans le même sens et appelle à un véritable projet national de civisme à l’horizon 2030, en suggérant que la Fondation Maroc 2030, qui porte déjà des missions majeures d’organisation, contribue aux côtés de la société civile à ancrer ce comportement. Je partage entièrement cette lecture. J’ai développé, dans mes propositions sur le tourisme interne, combien notre produit touristique national gagnerait à être pensé pour tous, sans distinction. Le civisme est exactement le même sujet, vu sous un autre angle : ce n’est pas un problème de touristes étrangers à séduire, c’est un problème de citoyens à respecter, entre eux, avant même de penser à l’image renvoyée à l’extérieur.

Ce que je propose

Ce coup de gueule ne serait qu’un exercice de mauvaise humeur s’il ne débouchait pas sur des pistes concrètes. Voici les miennes :

1. Faire de l’éducation civique une discipline à part entière, avec des heures dédiées et des mises en situation pratiques, dès le primaire, et non un vague sous-chapitre de l’instruction civique traditionnelle, en s’inspirant du modèle japonais où les élèves nettoient eux-mêmes leurs espaces communs comme activité éducative normale.

2. Harmoniser au niveau national les règles d’usage des plages et des espaces publics, plutôt que de laisser chaque commune improviser sa propre tolérance à la carte.

3. Sanctionner de manière réellement dissuasive et systématique les incivilités commises en véhicule de luxe ou dans les quartiers aisés, pour casser l’idée reçue, des deux côtés de l’échelle sociale, que ce sujet ne concerne que les plus démunis.

4. Combiner sanctions dissuasives et programmes sociaux ciblés pour les jeunes les plus exposés à la violence dans les stades, en s’attaquant aussi aux petites transgressions quotidiennes dans les transports en commun avant qu’elles ne s’installent comme une norme tacite.

5. Donner à la Fondation Maroc 2030 un mandat explicite de mobilisation citoyenne, en s’appuyant sur la société civile et les associations de quartier, et pas seulement sur la construction d’infrastructures.

6. Lancer, dès à présent, des campagnes de sensibilisation grand public récurrentes et évaluées, sur le modèle de ce qui a été fait pour la promotion touristique, plutôt que des opérations ponctuelles vite oubliées.

Je reviendrai sur les racines économiques et sociales de ce phénomène dans une future analyse, et je partagerai aussi, dans une prochaine Tribune, le regard de professionnels du secteur sur cette question qui les préoccupe au quotidien.

Je le redis, parce que c’est le cœur de mon propos : ce n’est pas une affaire de riches contre pauvres, ni de ville contre campagne. C’est une affaire d’éducation que nous devons collectivement à nos enfants, et de respect que nous nous devons les uns aux autres, avant même de penser aux caméras qui nous regarderont en 2030.

Et NON, le Tourisme ne rimera jamais avec l’Incivisme.

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