Deux informations ont retenu mon attention cette semaine dans la presse spĂ©cialisĂ©e. Deux informations qui, mises bout Ă bout, racontent quelque chose dâimportant sur lâĂ©tat rĂ©el du tourisme marocain Ă lâautomne 2026, quelque chose que les communiquĂ©s officiels ne disent pas toujours avec toute la clartĂ© quâils pourraient.
La premiĂšre : le Maroc a accueilli 14,1 millions de touristes sur les huit premiers mois de 2026, soit une hausse de 4,5% par rapport Ă la mĂȘme pĂ©riode de lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente. La deuxiĂšme : lâONMT a prĂ©sentĂ©, lundi 14 septembre Ă Paris, Ă la veille du salon IFTM Top Resa, sa nouvelle stratĂ©gie pour le marchĂ© français, articulĂ©e autour dâune idĂ©e centrale : aller chercher le voyageur français lĂ oĂč il vit, câest-Ă -dire hors de Paris, dans les villes de province.
Deux nouvelles. Une lecture.
La croissance divisée par trois : alarmant ou logique ?
Commençons par les chiffres, parce quâils mĂ©ritent dâĂȘtre lus honnĂȘtement, sans catastrophisme, mais sans complaisance non plus.
14,1 millions dâarrivĂ©es en huit mois. Le mois dâaoĂ»t a mĂȘme franchi pour la premiĂšre fois la barre symbolique des 2 millions de visiteurs. Sur le papier, câest une bonne nouvelle. Dans la bouche du MinistĂšre du Tourisme, ces rĂ©sultats confirment « la soliditĂ© de la saison estivale et la bonne tenue de la frĂ©quentation touristique ». Je ne dis pas le contraire.
Mais voilĂ le chiffre que le communiquĂ© officiel ne met pas en avant, et qui est pourtant le plus instructif : lâannĂ©e 2025 sâĂ©tait close sur une progression de 14% des arrivĂ©es par rapport Ă 2024. Les huit premiers mois de 2026 affichent +4,5%. La croissance a donc Ă©tĂ© divisĂ©e par trois en lâespace dâun an.
Ce ralentissement a une explication mĂ©canique que tout statisticien vous donnera : aprĂšs une annĂ©e historique Ă 19,8 millions de visiteurs, la base de comparaison est haute, et le moindre essoufflement produit mĂ©caniquement des pourcentages moins flatteurs. Câest vrai. Câest mĂȘme juste. Mais cela ne suffit pas Ă tout expliquer, et encore moins Ă tout excuser.
Car lâobjectif affichĂ© pour 2026 est de 21 millions de touristes. Ă 14,1 millions aprĂšs huit mois, il faudrait que le Maroc accueille prĂšs de 7 millions de visiteurs supplĂ©mentaires en quatre mois, soit entre septembre et dĂ©cembre, pour atteindre la cible. Câest ambitieux. Câest mĂȘme, soyons directs, trĂšs serrĂ©. Les recettes voyages, elles, restent sur une bonne trajectoire Ă 79 milliards de dirhams Ă fin juillet, en hausse de 13,4%, signe que la montĂ©e en gamme produit ses effets. Mais le volume, lui, tarde.
LâONMT part Ă la conquĂȘte de la France profonde : bonne idĂ©e, vraie question
DeuxiĂšme information du jour, et celle-ci mâintĂ©resse encore davantage en tant que voyagiste rĂ©ceptif.
A lâouverture du salon IFTM, Ă Paris, le directeur gĂ©nĂ©ral de lâONMT, Achraf Fayda, a prĂ©sentĂ© devant un large panel de mĂ©dias français la nouvelle stratĂ©gie de lâOffice sur son premier marchĂ© Ă©metteur. Le message central est clair : « Notre enjeu est dâĂȘtre lĂ oĂč se trouvent les voyageurs français. Le potentiel ne se limite pas Ă Paris et aux grandes mĂ©tropoles. Le dĂ©veloppement des liaisons depuis les villes de province crĂ©e de nouvelles opportunitĂ©s pour le Maroc et pour lâensemble de ses rĂ©gions. »
Permettez-moi de dire dâemblĂ©e que cette orientation est juste. Elle est mĂȘme en retard dâune ou deux saisons, mais elle est juste. La France est notre premier marchĂ© Ă©metteur, en 2025, prĂšs de 5,8 millions de touristes français ont visitĂ© le Maroc, soit 29% de nos arrivĂ©es internationales. Et pourtant, lâessentiel de ces flux transite par Paris, Orly et CDG, vers Marrakech, Agadir et Casablanca. Ce que lâONMT cherche maintenant Ă construire, câest un second niveau : des liaisons directes entre les villes de province françaises et les diffĂ©rentes rĂ©gions du Maroc, dĂšs la saison hiver 2026-2027.
Câest stratĂ©giquement pertinent pour deux raisons. La premiĂšre : le voyageur de province française est statistiquement moins sollicitĂ© par les grandes destinations touristiques que le Parisien, qui voyage davantage et plus souvent. Câest donc un bassin de clientĂšle moins saturĂ©, plus disponible, avec un potentiel de premiĂšre visite au Maroc plus Ă©levĂ©. La deuxiĂšme : une liaison directe Bordeaux-FĂšs ou Lyon-Tanger, câest aussi une porte dâentrĂ©e vers des destinations marocaines moins connues, qui sortent le tourisme du tropisme Marrakech-Agadir dans lequel il sâest enfermĂ© depuis vingt ans.
Un air de déjà -vu : la province française et le Maroc, acte II
Avant de poser ma question de voyagiste, permettez-moi un dĂ©tour par la mĂ©moire. Car cette stratĂ©gie de lâONMT, aussi bien formulĂ©e soit-elle, nâest pas entiĂšrement nouvelle. Elle est mĂȘme, pour ceux qui ont vĂ©cu le tourisme marocain de lâintĂ©rieur depuis les annĂ©es 1980, une forme de retour aux sources, avec des habits neufs, mais une ambition qui ressemble Ă©trangement Ă celle dâune Ă©poque rĂ©volue.
Dans les annĂ©es 1980 et 1990, le marchĂ© français de province Ă©tait dĂ©jĂ un pilier du tourisme marocain entrant. Pas depuis Paris, mais depuis Toulouse, depuis Bordeaux, depuis Marseille, depuis Lille, depuis Strasbourg et Lyon. FRAM, ce tour-opĂ©rateur toulousain qui fut longtemps lâun des plus puissants de France, remplissait ses charters vers Agadir et Marrakech depuis les aĂ©roports du Sud-Ouest. Dâautres opĂ©rateurs rĂ©gionaux, tels Plein Vent ou LK Tours faisaient de mĂȘme depuis les grandes mĂ©tropoles provinciales, avec des avions affrĂ©tĂ©s, des contrats dâallotement avec les hĂŽteliers marocains, et une clientĂšle fidĂšle, populaire, en quĂȘte de soleil et de dĂ©paysement Ă prix accessible.
CâĂ©tait lâĂšre du charter. Un modĂšle Ă©conomique brutal dans sa simplicitĂ© : lâavion part plein, le prix est bas, le TO prend le risque, lâhĂŽtelier remplit sa capacitĂ© et la DMS sâallonge. Les marges Ă©taient minces, mais les volumes Ă©taient lĂ . Et la province française Ă©tait au cĆur du dispositif, prĂ©cisĂ©ment parce que les grandes compagnies aĂ©riennes rĂ©guliĂšres ne sây intĂ©ressaient pas encore.
Puis le modĂšle a vacillĂ©. La libĂ©ralisation du transport aĂ©rien europĂ©en, lâirruption des low-costs dans les annĂ©es 2000, la montĂ©e des OTA et la dĂ©sintermĂ©diation numĂ©rique ont progressivement tuĂ© le charter traditionnel. FRAM lui-mĂȘme a connu des turbulences sĂ©vĂšres avant de disparaĂźtre dans sa forme historique. Les TO rĂ©gionaux français ont fusionnĂ©, ont Ă©tĂ© rachetĂ©s, ont pivotĂ© vers le tout-inclus ou le haut de gamme. Et la province française a progressivement Ă©tĂ© dĂ©laissĂ©e comme bassin de clientĂšle structurĂ© vers le Maroc.
Ce que lâONMT propose aujourdâhui, câest donc de refaire le chemin, mais dans un environnement radicalement diffĂ©rent. Le charter a laissĂ© place au vol sec low-cost. La brochure papier a cĂ©dĂ© Ă lâapplication mobile. Lâallotement hĂŽtelier sâest transformĂ© en yield management dynamique pilotĂ© par algorithme. Et le voyageur de province française de 2026 nâest plus le mĂȘme que celui de 1990 : il est plus autonome, plus connectĂ©, plus exigeant, et souvent plus enclin Ă rĂ©server lui-mĂȘme en ligne quâĂ passer par une agence de voyages locale.
Peut-on faire du neuf avec du vieux ?
Peut-on reconstruire des flux depuis la province française vers le Maroc en sâappuyant sur les outils dâaujourdâhui, liaisons point-Ă -point, partenariats avec les low-costs, marketing digital ciblĂ©, influenceurs rĂ©gionaux, lĂ oĂč hier on sâappuyait sur le charter et le catalogue papier ?
Ma rĂ©ponse est oui, mais Ă une condition essentielle, et câest lĂ que je veux en venir.
Dans les annĂ©es 1980-1990, le TO français de province Ă©tait le pivot du systĂšme. Câest lui qui concevait le produit, qui contractualisait avec lâhĂŽtelier marocain, qui gĂ©rait le risque, qui distribuait dans son rĂ©seau dâagences locales. Le voyagiste rĂ©ceptif marocain, lui, Ă©tait en bout de chaĂźne, parfois rĂ©duit Ă un rĂŽle dâexĂ©cutant. Le TO français captait lâessentiel de la valeur.
Si la stratĂ©gie ONMT 2026 reproduit ce schĂ©ma, avec Ryanair ou easyJet Ă la place du charter, et Booking.com Ă la place du catalogue, nous nâaurons pas innovĂ©. Nous aurons juste modernisĂ© la marginalisation de nos opĂ©rateurs locaux.
Mais alors, ma question de voyagiste
Je vais poser la question que personne ne pose dans les communiqués, et que tout opérateur de terrain se pose dÚs le lendemain matin.
Quand un touriste de Bordeaux prend un vol direct pour FĂšs, ou quand un voyageur de Nantes atterrit Ă Tanger, qui lâaccueille ? Qui lui vend son sĂ©jour ? Qui a conçu lâoffre, le circuit, le produit ? Qui rĂ©serve son riad, son guide, son excursion ?
Si la rĂ©ponse est « une agence de voyages de province française, via Booking.com ou un tour-opĂ©rateur Ă©tranger », alors lâONMT aura bien rempli les avions, mais la valeur, encore une fois, ne sera pas restĂ©e au Maroc.
Si la rĂ©ponse est « un voyagiste rĂ©ceptif marocain, distribuĂ© via des partenariats commerciaux directs avec les agences de voyages de Bordeaux, Nantes, Lyon et Lille », alors nous aurons fait quelque chose dâutile. Pas seulement pour les statistiques dâarrivĂ©es, mais pour lâĂ©conomie rĂ©elle du secteur.
La question nâest donc pas : lâONMT a-t-il raison dâaller chercher le client français en province ? La rĂ©ponse est oui, sans hĂ©sitation. La vraie question est : cette offensive promotion est-elle doublĂ©e dâune offensive commerciale en direction des voyagistes rĂ©ceptifs marocains, pour leur permettre de capter ces nouveaux flux ?
A-t-on prĂ©vu des rencontres B2B entre les agences de voyages des villes de province françaises et leurs homologues marocains spĂ©cialisĂ©s dans les destinations comme FĂšs, Tanger, Ouarzazate ou Essaouira ? A-t-on prĂ©vu un programme de familiarisation, ces voyages de presse et dâagents qui font la diffĂ©rence dans la prescription du voyage, vers des destinations moins connues du Maroc ? A-t-on mis en place des outils de rĂ©servation directe entre les agences françaises de province et les rĂ©ceptifs locaux, sans passer par les intermĂ©diaires internationaux qui prĂ©lĂšvent leur commission au passage ?
Ces questions ne sont pas rhĂ©toriques. Ce sont les questions opĂ©rationnelles qui dĂ©terminent si une stratĂ©gie de promotion se transforme en chiffre dâaffaires rĂ©el pour nos professionnels de terrain, ou si elle reste un bel exercice de communication.
Ce que ces deux informations disent ensemble
En associant le ralentissement de la croissance et la nouvelle offensive française, on lit en filigrane quelque chose dâimportant : le tourisme marocain entre dans une phase de maturitĂ© relative, oĂč les grandes progressions Ă deux chiffres redeviennent exceptionnelles, et oĂč la croissance devra se gagner marchĂ© par marchĂ©, ville par ville, canal par canal.
Câest une bonne nouvelle Ă condition dâen tirer les bonnes conclusions. Car une croissance plus lente mais mieux structurĂ©e, avec plus de valeur ajoutĂ©e locale, une distribution mieux maĂźtrisĂ©e, une montĂ©e en gamme rĂ©elle, vaut infiniment plus quâune croissance rapide qui profite surtout aux plateformes numĂ©riques Ă©trangĂšres et aux grandes chaĂźnes hĂŽteliĂšres internationales.
La stratĂ©gie France-province de lâONMT peut ĂȘtre un modĂšle de ce type de croissance qualitative. Ou elle peut nâĂȘtre quâune opĂ©ration de remplissage dâavions. La diffĂ©rence se jouera dans les mois qui viennent, sur le terrain, dans les rĂ©unions entre professionnels marocains et français, dans les accords commerciaux signĂ©s ou non, dans les formations dispensĂ©es ou non aux voyagistes rĂ©ceptifs de FĂšs, Tanger et Ouarzazate.
Je regarderai les rĂ©sultats de la saison hiver 2026-2027 avec le plus grand intĂ©rĂȘt. Et je nâoublierai pas de vous en rendre compte ici.
TrĂšs intĂ©ressant comme rĂ©flexion. On parle beaucoup du nombre dâarrivĂ©es, mais la vraie question est aussi de savoir qui profite rĂ©ellement de cette croissance. Attirer plus de touristes, câest bien, mais il faut surtout que cela profite davantage aux acteurs locaux et aux professionnels marocains. Une analyse qui mĂ©rite vraiment dâĂȘtre lue.