Accueil REFLEXION ANALYSE Régionalisation avancée : ce que le Roi exige aujourd’hui, le tourisme l’attend...

Régionalisation avancée : ce que le Roi exige aujourd’hui, le tourisme l’attend depuis dix ans

0
📖 Temps de lecture : 10 minutes

Mes propositions de 2015 à 2017 relues à la lumière du discours du 9 octobre 2026

Le 9 octobre, devant le nouveau Parlement, SM le Roi a déclaré qu’aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable dans la mise en œuvre de la Charte de la Déconcentration. En relisant mes articles de 2015, 2016 et 2017, j’ai eu un curieux sentiment de déjà-lu : le tourisme attend exactement cela depuis plus de dix ans. Voici ce que j’écrivais alors, ce que les faits ont montré depuis, et ce que je souaite aujourd’hui du prochain gouvernement.

Ce que le Roi a demandé le 9 octobre

Pour l’ouverture de la première session de la 12e législature, deux semaines après le scrutin du 23 septembre, le Souverain a relié trois enjeux : le développement intégré, la qualité des services publics et l’investissement productif. Tous trois dépendent, a-t-il rappelé, de la régionalisation avancée et de la déconcentration administrative. Il a constaté que des retards et des dysfonctionnements freinent encore leur opérationnalisation, et il a demandé le transfert effectif des compétences, ainsi que la réaffectation des ressources humaines et financières du Centre vers les provinces et les régions. Il a ajouté qu’il faut clarifier les compétences des institutions régionales, renforcer leurs effectifs et leurs moyens, et instaurer des mécanismes de coordination et de contractualisation pour que les régions aient enfin le pouvoir de décider et d’exécuter leurs projets.

Pour le tourisme, ce n’est pas un discours lointain. La loi organique 111-14 range le tourisme parmi les compétences partagées entre l’État et les régions. Or une compétence partagée sans cadre contractuel précis et sans moyens transférés est une compétence que personne n’exerce vraiment.

Décembre 2015 : ce que j’écrivais

Dans mon point de vue du 6 décembre 2015, je rappelais le discours du 3 janvier 2010 qui lançait le chantier de la régionalisation, la commission présidée par le professeur Azziman et son rapport remis en juin de la même année. Je relevais un paradoxe : le tourisme avait été absent de toutes les consultations, publiques comme privées, sans doute parce que la Vision 2020, présentée en novembre 2010, se voulait déjà un outil de développement territorial, avec huit territoires touristiques qui dépassaient le découpage administratif et autant de pôles de compétitivité.

J’ajoutais aussitôt que cette stratégie n’avait pas pu être mise en œuvre, faute de moyens et de gouvernance dédiés, alors que la régionalisation devenait réalité, avec les régions du Sud dotées d’une enveloppe conséquente dès le 6 novembre 2015. J’appelais les associations professionnelles régionales à s’organiser en force de proposition, et la CNT à les accompagner. Un lecteur m’avait d’ailleurs reproché, en commentaire, de ne rien dire des Agences de développement touristique ni du rôle des fédérations. Il avait raison, et c’est précisément là que se jouait, et que se joue encore, l’essentiel.

2016-2017 : l’espoir qui s’étiole

Deux mois plus tard, dans mon coup de gueule de février 2016, je constatais que le gouvernement n’avait réuni qu’un seul Conseil stratégique du tourisme sur toute la mandature, le 19 septembre 2014, et que mon espoir placé dans la régionalisation avancée s’étiolait. Dans mon bilan de l’année 2016, publié le 1er janvier 2017, je donnais un exemple précis : le projet de décret 2-15-184 créant le Conseil supérieur du tourisme, adopté en Conseil du gouvernement le 24 mars 2016 après de longues tractations, puis disparu du circuit sans explication. Cette instance devait être présidée par le chef du gouvernement et comporter six commissions, dont une consacrée à la gouvernance du secteur.

Je ne ménageais pas non plus le secteur privé. Je rappelais que les Fédérations régionales du tourisme, que la CNT avait inscrites comme chantier prioritaire dans ses statuts et son règlement intérieur, n’avaient pas abouti. Le constat valait pour les deux côtés de la table : l’État n’avait pas installé sa gouvernance nationale, et la profession n’avait pas structuré sa représentation régionale.

Ce que disent les faits aujourd’hui

Je ne suis plus seul à le dire. Dans son rapport sur le ministère du Tourisme, la Cour des comptes relève que les instances de gouvernance prévues pour la Vision 2020, au niveau national comme dans les huit territoires touristiques, ont pris beaucoup de retard ou n’ont pas vu le jour. Elle constate que 37 projets seulement sur les 944 prévus par les contrats-programmes régionaux étaient réalisés fin 2015, que la formation n’avait atteint que 20 % de ses objectifs dans Souss-Sahara-Atlantique contre 69 % dans Marrakech-Atlantique, et qu’aucun institut n’avait été réorganisé en fonction du découpage en huit territoires. Un chercheur arrivait, en 2019, à une conclusion voisine : la Vision 2020 ne semblait pas en mesure de corriger les déséquilibres régionaux.

Le cadre général n’a pas mieux avancé. La Charte nationale de la déconcentration administrative, issue du décret 2.17.618, a été approuvée en Conseil du gouvernement le 25 octobre 2018 et promulguée fin décembre. Sa mise en œuvre devait se faire de manière progressive, sur trois ans, à travers des schémas directeurs de déconcentration. Près de huit ans plus tard, le Roi demande qu’elle soit enfin appliquée pleinement. Entre-temps, la Cour des comptes soulignait, dans son rapport de 2023 sur la régionalisation avancée, des retards dans les schémas régionaux d’aménagement du territoire et dans les programmes de développement régionaux, ainsi que dans le cadre réglementaire des contrats sur les compétences partagées. C’est exactement le mécanisme que le Souverain réclame.

Des signaux positifs qu’il faut reconnaître

Il serait injuste de ne voir que les retards. Depuis 2018, la Société de développement touristique Souss-Massa, créée dans le cadre de la loi organique 111-14, a pris en charge la mise en œuvre régionale de la stratégie nationale, de la valorisation de l’arrière-pays au prolongement de la corniche de Taghazout. Un programme de 100 millions de dirhams d’appui aux TPME touristiques de la région, lancé par convention en juillet 2021, a doté une SDR d’un capital de 4 millions pour créer 150 TPME et plus de 600 emplois directs. Les sixième et septième contrats d’application régionaux de la feuille de route, signés pour l’Oriental et Souss-Massa, prévoient chacun une SDR et un plan marketing et aérien dédié. Fatim-Zahra Ammor indiquait de son côté, début 2025 dans un entretien au Matin, que les SDR de sept autres régions étaient en cours de création, et le gouvernement sortant mettait en avant l’organisation d’Assises régionales du tourisme.

Ce modèle se construit donc région par région, convention par convention. Il pose une question que je veux formuler ouvertement : les huit territoires de la Vision 2020 ont-ils cédé la place aux douze régions ? De la réponse dépendent la promotion, la desserte aérienne et la formation. Et il rejoint ce que je défendais en août pour Marrakech-Safi, dans mon article sur un Convention Bureau régional : un guichet unique cofinancé par la région, le conseil régional du tourisme, la chambre de commerce, les hôteliers et les agences réceptives. C’est très exactement ce que le Roi appelle contractualisation, appliqué à un cas concret.

Mes propositions d’hier, à l’épreuve d’aujourd’hui

Dans mon article du 5 octobre au prochain gouvernement, je demandais un pilotage interministériel arbitré par la Primature. La déconcentration en est la déclinaison territoriale. Voici ce que je propose, en reprenant mes idées de 2015 à 2017 et en les mettant à jour :

1. Installer enfin le Conseil supérieur du tourisme, présidé par le chef du gouvernement, avec une commission consacrée à la dimension territoriale. Le projet de décret a été adopté en Conseil du gouvernement en mars 2016. Qu’il aboutisse, ou qu’on nous explique pourquoi il ne le peut pas.

2. Signer un contrat-programme tourisme pour chacune des douze régions, entre le ministère, le wali, le président de la région, la SMIT et l’ONMT, avec un budget identifié, un calendrier et des indicateurs publiés chaque année. Les contrats d’application de l’Oriental et de Souss-Massa montrent la voie : il faut les généraliser.

3. Transférer réellement les moyens vers des structures régionales stables, SDR et conseils régionaux du tourisme : budgets de promotion, effectifs des directions régionales, capacité d’instruction des projets. Les CRT déploraient déjà, en 2015, que leur budget de fonctionnement dépende du bon vouloir des élus locaux.

4. Trancher la géographie : huit territoires, douze régions, ou une articulation clairement définie entre les deux. La promotion de l’ONMT, les objectifs de sièges de l’ONDA et la carte de la formation doivent suivre la même carte.

5. Organiser l’interlocuteur privé : une fédération régionale du tourisme par région, reconnue par les pouvoirs publics, avec un mandat clair et des dirigeants renouvelés. L’État ne peut pas contractualiser avec les régions s’il n’a, en face, aucune voix professionnelle structurée. Je l’écrivais en 2017 : c’est aussi une responsabilité du secteur privé.

6. Publier un tableau de bord régional chaque trimestre : nuitées, dépense par séjour, emplois déclarés, sièges aériens par aéroport, avancement des projets contractualisés. Ce qui se mesure région par région se corrige région par région.

Un plan existe, il lui manque un pouvoir et une date

Onze ans après mon premier article sur le sujet, je ne demande pas un nouveau plan. Le plan existe, il s’appelle Vision 2020, feuille de route, contrats d’application. Je demande qu’on lui donne un pouvoir de décision, des moyens et une date. À l’heure où le Souverain exige de passer du texte à l’acte, le tourisme est un excellent terrain d’essai : il compte des régions où le modèle fonctionne déjà, d’autres où tout reste à faire, et des professionnels qui attendent depuis longtemps. Je continuerai à suivre ce dossier de près, et je reviendrai sur les premiers actes du gouvernement dans une prochaîne tribune consacrée à l’avenir du secteur.

Et vous, professionnels de Marrakech-Safi, d’Agadir, de Tanger, de Fès, de Dakhla ou d’ailleurs : ressentez-vous déjà, sur le terrain, les effets de la régionalisation sur votre activité ? Dites-le-moi en commentaire.

 

 

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Quitter la version mobile